mardi 3 janvier 2012

Shame, de Steve McQueen


Comme toujours, il faudrait être vierge pour voir un film… si vous avez encore cette chance, ne lisez rien.

Mais si vous avez entendu ou lu des critiques, vous "savez" que c’est un film "un peu sulfureux, mais qui a l’intérêt d’ouvrir un débat de société sur cette terrible prison qu’est l’addiction sexuelle". 
Parfait pour les "Dossiers de l'écran", mais franchement réducteur.
Lors d’une interview de McQueen et Fassbender, la question suivante a été posée à Fassbender : « Vous a-t-on donné des indications sur ce qui était arrivé dans le passé de Sissy (Carey) et Brandon (Fassbender) ? »: 
« FASSBENDER: Well, we talked about backstory. Carey, Steve and I got together and discussed it, many times. We all had an idea of something, but perhaps had our own versions of it. But, I’m not going to tell you what that is. It’s not really that important, to be honest. It’s not just to be tricky with it. They never mention their parents, so that already speaks volumes. There is a history between them. I thought, “God, isn’t it great that there’s not a paragraph in this film where they have an explanation of what happened with expositional dialogue.” We get it. We get that there’s a history between these two, and they’re coming from somewhere. When you have wonderfully intelligent people that go to see the film, they’ll fill in the blanks much better then what you could ever put on paper. »
Allez voir le film, remplissez les blancs, comme dit Fassbender...

Deux choses ne cadre pas très bien avec une représentation emblématique de l’addict sexuel. D’une part il y a un constant désir de pureté chez Brandon (musique qu’il écoute, design des lieux qu’il occupe, obsession du rangement et de la propreté), d’autre part une animalité brute qui lui ouvre le lit de toutes les femmes qu’il veut… ce n’est pas l’image classique de l’addict sexuel.
Outre les qualités esthétiques de l’image et le jeu extraordinaire des acteurs, le film est fascinant pour ses non-dits (« the blanks » dont parlaient Fassbender). 
Non dit de cette relation entre les deux héros, faite d’opposition frontale de caractères (introverti/extraverti, l’un sujet à la honte/l’autre non), et d’un lien indéfectible, malgré tous les efforts de Brandon. 
Non-dit de cette scène fabuleuse où Sissy réinterprète dans un sens inversé la chanson New York New York et où Fassbender pleure (tout comme moi en l’écrivant).

C’est un circuit fermé entre eux, le reste du monde est exclu. Brandon croit se délivrer en épuisant son animalité dans l’addiction sexuelle : une fuite aussi illusoire que son jogging dans New York quand Sissy baise avec le patron de Brandon. De même sa rencontre avec une jolie fille noire : elle est charmante, il pourrait tomber amoureux, mais c’est un fiasco sexuel (le seul). Une force puissante l’empêche de faire l’amour avec une femme qu’il aime ou pourrait aimer. Quelle force ?
Thème central du film, le non-dit en est également le titre. La honte ne se dit pas. La honte qui se dit n’est pas crédible, elle est théâtrale. L’addiction sexuelle, largement montrée, ne peut être le centre de « Shame ». Steve MacQueen nous offre un film en creux. Il dessine les contours du noeud sans jamais l’aborder. 
L'histoire est comme un objet, dont on ne verrait que le moule. Pourtant quelques clefs sont présentes, mais elles sont données pour la plupart bien avant que l’on voie les portes qu’elles pourraient ouvrir*. 
Dans les dernières scènes, il veille sa sœur hospitalisée après son suicide. Puis il prend le métro, rencontre la femme qu’il avait suivi sans succès au début du film, elle l’invite à le suivre, il ne bouge pas, puis sort et s’effondre en pleurant sous la pluie. Rédemption (fin de l’addiction sexuelle), ou une re-Chute (dans la honte) ?



*qui téléphone à Brandon au début du film? Cela ne peut être que la sœur elle-même… mais on ne connaît pas encore son existence et l’on croit à une amante avec laquelle il a eu une rupture douloureuse pour lui.
La femme au téléphone lui dit qu’elle est en train de mourir. Elle en a pour 3 semaines. Qu’elle a un cancer, le plus grave qui soit, celui du clit… il coupe la communication au milieu du mot.
La scène de la douche: on croit d’abord qu’il veut faire peur à cette femme qui le harcèle au téléphone et maintenant jusque chez lui. Puis on voit qu’il est surpris : c’est une femme qu’il connaît déjà (sa soeur, mais on ne le sait que plus tard) et qui n’est pas celle qu’il suspectait. Puis on se rend compte progressivement que la femme au téléphone ne peut être que la sœur (puisqu’aucun personnage n’apparaît à l’écran comme la femme du téléphone), et cela remet encore tout en question. Pourquoi a-t-il été surpris alors? Croyait-il vraiment à un cambriolage (quel cambrioleur aurait mis de la musique et prendrait une douche ???). Ou bien avait-il décidé de faire peur à sa sœur et sa surprise était feinte?
Dans l’une des dernières scènes, Sissy s’est taillé les veines dans la salle de bain. Il se place derrière elle et lui tient les poignets pour arrêter l’hémorragie. Les poignets sont contre le pubis de Sissy, qui se macule de sang.


lien vers l’interview : http://collider.com/michael-fassbender-steve-mcqueen-shame-interview/128884/

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