samedi 31 décembre 2011

Le Havre de Aki Kaurismäki


      En version finlandaise, j’attribuais l’irréalisme des dialogues et du jeu des acteurs chez Kaurismäki à la différence de culture, et cette simplicité un peu exotique m’intriguait. En version française, qui plus est avec des acteurs dont on n'a aucune raison de penser qu’ils sont mauvais (Darroussin et Wilms), il faut se rendre à l’évidence que le « mal joué » est un choix. Kaurismäki ne respecte aucun code du jeu et du dialogue, ni ceux du cinéma fictionnel, ni ceux du documentaire. Soit. Imaginons que ce minimalisme surjoué est une ouverture, vers un « ailleurs »… qui serait ici et maintenant.

     
    Kaurismäki pousse le bouchon un peu plus loin encore. Dans cette transposition du problème des sans-papiers dans une France des années 60-70, (grande période idéaliste s’il en est), Il cultive les paradigmes/clichés de la pensée de gauche : L’enfant clandestin (victime, éduqué, intelligent, honnête et tenace),  l’ex-sans-papier (intégré, discret, solidaire), le peuple (pauvre, convivial, solidaire, courageux), le salaud (délateur, espion, collabo). 
Seul le flic est un peu flou (ce qui lui vaut certainement le nom de Monet) et se révèle capable d’une évolution (positive naturellement) vers le Bien. Léaud le délateur, au-delà de toute thérapeutique, incarne le Mal absolu… (L’équivalent de Ben Laden pour GW Bush).
     Ce film assume clairement et fièrement son idéalisme : pas de doute, pas d’ambiguïté, pas de décalage par rapport aux clichés/paradigmes, mais un manifeste politique (au sens large du terme), une exploration du noyau dur de la « Grâce » populaire. Il montre l’homme tel qu’il devrait être, et non tel qu’il est. C’est Capra contre Wilder. Qu’il peigne la solidarité entre les hommes, c’est encore ouvert. Qu’il ajoute la quasi-résurrection d’une femme atteinte d’un cancer, c’est un déjà un enfermement dans le rêve au lieu d’une ouverture.


    Si Kaurismäki veut nous embarquer dans un monde parallèle, une belle utopie, n’est-il pas un peu ridicule d’appeler son héros Marx et de clore le film sur un cerisier en fleur, annonciateur du temps des cerises ? L'utopie devient  politique au sens étroit du terme. Il nous enferme dans la nostalgie des lendemains qui chantaient... 
«Mais il est bien court... le temps des cerises » etc

    Kaurismäki me fait l’effet d’un vieillard devant les fruits sur l’arbre : trop fatigué pour cueillir il préfère se souvenir du gout des cerises passées. Pauvre idéalisme dépressif. La réinvention du monde n’est pas son propos. Dommage…