Sur Allociné, Pater recueille un des plus gros écart entre les avis de la presse et des spectateurs. Guidés par les bonnes « étoiles » et sans conscience d’aller voir un OVNI,
nombre de spectateurs sont peut-être déçus, pour un soi-disant chef d’œuvre, par
une telle nonchalance affichée. Fausse impression : le scénario est
plus fouillé qu'il ne semble et les dialogues jouent sur trois niveaux,
soit successivement soit le plus souvent en parallèle.
Un président en bout de route
politique décide d’enfin faire quelque chose de déterminant : choisir un
premier ministre capable de mettre en place une loi de réduction de l’échelle
des salaires. Ce sera un chef d'entreprise appliquant ces règles dans sa propre société, incarné par Vincent Lindon.
Ceux qui attendent, à ce stade, un film à thèse ou des solutions clefs
en main en sont pour leur frais (une partie des déçus peut-être…).
Cavalier installe d'emblée une ambiance de Ve république, division des tâches, personnages qui nous rappellent certains.
Le président est exsangue, touché par l'appauvrissement idéatif du pouvoir prolongé. Issu de la société
civile et ignorant des périls de l’exercice démocratique, le premier ministre, droit dans ses bottes, encaisse les désillusions : incompréhension de son équipe, trahison de ses
alliés, réticence incompréhensible du peuple. Sa « campagne
électorale » est éprouvante : d’une boulangerie crasseuse où le
mitron fait la sieste allongée sur son plan de travail tandis que les cafards
courent sur les murs, au discours grossier et sexiste d’un obèse alcoolique
dans un bar, on en vient à s’apitoyer sur « l’homme politique » qui
doit tout avaler sans sourciller.
En parallèle, le film est également son propre making of, et la relation Président/Premier ministre s’enrichit de la confrontation metteur en scène/acteur. Même tendance manipulatrice et paternaliste chez l'un, même bouillonnement intérieur et hypersensibilité chez l'autre. La conduite d’un acteur semble tenir de l’équitation : canaliser l’animalité dans une direction donnée en évitant le refus. Il fallait un « entier », ce que Vincent Lindon est assurément en temps qu’acteur et certainement en temps qu’homme. « Au-delà d'un film sur le pouvoir et les luttes de pouvoir, Pater est un documentaire sur lui » dit Alain Cavalier.
L’homme Vincent Lindon a la fougue de l'adolescent idéaliste, mue par une force vitale, une volonté de
puissance, générant chez un président désabusé une admiration condescendante.
Cavalier/metteur en scène scrute chez Lindon/homme, la tentation de
s’imaginer « au pouvoir » : qu’est-ce qu'il ferait ? Et
Lindon de « jouer le jeu », sans jouer et sans jeu, simplement en se
prenant au Je : « Faire semblant pour de vrai ».
Le flou entre acteur et homme reste heureusement sous contrôle:
Lindon renâcle face aux incursions cavalières dans sa propre vie, notamment au sujet des femmes. Il n'en devient pas moins
obsessionnel sur sa fonction ministérielle, avouant même que ces amis trouvent qu’il a pris
«le melon ».
Cette personnalisation
extrême du « rôle » fait disparaître le personnage cliché de l’idéaliste psychorigide derrière le caractère unique d'un véritable individu. La présence scénique de l'acteur fait le reste pour qu'émerge alors, par une alchimie étrange, la figure, non plus clichée mais paradigmatique, de la moralité et de la droiture.....figure elle-même friable et soumise à l'érosion politique, sous le regard amusé du président/metteur en scène.
Les relations
Président/premier ministre et Metteur en scène/acteur sont elles-mêmes sous-tendues par une 3e :
la relation Père/fils. La transmission, l’héritage, est un constant jeu de
masques où le père cherche ce qu’il aurait pu être, et le fils voit ce qu’il ne
veut pas être et probablement sera. Cavalier interroge pour lui-même le passage du statut de fils à celui de père, et par la même le vieillissement
voire la décrépitude. La dimension testamentaire est émouvante dans la dernière partie, notamment quand
Cavalier filme son chat (représentant de tous ceux qui l’ont
accompagné dans sa vie ?) ou lors du passage de la légion d’honneur de
Cavalier à Lindon, filmée simultanément sous deux angles différents. Est-ce une
figure de style ou un refus de choisir de la part d'un cinéaste qui repose sa caméra ? On ne sait, mais l’intérêt est également ailleurs car on
observe Lindon succomber devant le miroir aux alouettes : usure du pouvoir
qui ramène à la dimension politique du film.

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